Dimanche le 8 mai 2022

Beirut – Reports

8 mai 2022

De retour pour quelques jours à Beyrouth pour faire le suivi de divers dossiers, dont celui de l’engagement de l’EPER au Liban et en Syrie.

Après des horaires tendus au bureau ces derniers temps, il faut se réadapter à un autre monde : à l’aéroport, le taxi commandé (et confirmé) n’est pas là ; les autres chauffeurs présents s’essaient tour à tour aux clients potentiels, parfois un peu lourdement, toujours aimables et souriants, mais fiers dans le regard ; l’hôtel, qui au téléphone prétend être venu me chercher hier, mais qui m’en promet un nouveau dans les dix minutes ; le chauffeur qui, une demi-heure plus tard, me demande au téléphone de lui envoyer ma photo et de l’attendre dans un endroit précis du hall d’arrivée, alors que celui-ci est vide et que je ne suis pas vraiment difficile à repérer ; le même chauffeur qui fait un mini-détour pour se faire servir un café dans la rue (il est 4h du matin). « Coffee sir ? ». Le réceptionniste qui parle bien l’anglais mais arrive à peine à le lire sur une carte, et qui me rend un passeport à la manière des japonais, courbette inclue. Le goût du chlore dans l’eau. La femme de chambre soudanaise qui glisse en silence, tête baissée dans le couloir. L’électricité qui est coupée alors que j’écris ce blog. Le bruit des générateurs qui démarrent dans la cour…

En face mon hôtel se dresse un immeuble dont la façade a dû être soufflée lors de l’explosion du port il y a bientôt deux ans, ou qui n’a jamais été terminé. Il ne reste que la structure en béton. Mais dans les derniers étages, une rangée d’antennes satellites a déjà été installée. A la recherche d’une ouverture, d’un signal d’espoir, d’une bonne nouvelle. Plus haut, quelqu’un semble faire pousser un petit jardin. Des habits d’enfants sèchent sur des fils de fer. On s’habitue à tout.

Ce pays est à genoux. Le taux de change du dollar est fixé à nouveau chaque jour. Il est environ 20 fois inférieur à celui pratiqué officiellement il y a trois ans. Le salaire mensuel d’un instituteur a passé de mille à quarante dollars. Le prix du pain a décuplé. Dans l’ONG que je visite, on a doublé tous les salaires du personnel : cela n’est d’aucune aide. De nombreux magasins ou restaurants sont fermés. Pas étonnant que l’EPER ait décidé de considérer le Liban comme un pays concerné par l’aide d’urgence. Pourtant dans la rue commerçante, les gens vaquent apparemment comme d’habitude à leurs occupations, Ils sont aimables, rient et s’interpellent comme avant. Il me semble percevoir plus de tristesse et d’amertume dans les regards. Comme si ces deux dernières années avaient réussi à convaincre qu’il ne servait à rien d’espérer. Mais les jeunes couples s’arrêtent quand même devant la vitrine du bijoutier, les échoppes de fast food devant l’université débordent. Dans le restaurant où je suis invité, on ne trouve que des jeunes biens sous tout rapport, élégants, connectés.

Presque deux ans après, les cicatrices de l’explosion du port restent bien visibles dans le périmètre immédiat. Les immeubles modernes se reconstruisent, mais pas les autres. Le gouvernement aimerait détruire le reste du silo, sous prétexte qu’il risque de s’effondrer. Mais toute la zone autour n’est qu’amas de débris. Des opposants veulent le préserver, en souvenir.

Dans une semaine, les élections parlementaires auront lieu. Des changements vont-ils survenir ? «Oui, inévitablement, après ce qui s’est passé il y a deux ans », me dit mon  interlocuteur. Mais, en fait … non, pas vraiment. « Ils » vont à nouveau s’arranger », ajoute-t-il en essayant un sourire. Il y a onze candidats déclarés « protestants » sur les listes, répartis sur tout le spectre politique. A peine la moitié d’entre eux sont connus des Églises. Celles-ci se gardent à tout prix de s’afficher avec l’un d’eux. D’autres sont encore plus pessimistes et prédisent une détérioration supplémentaire. Le Cèdre du Liban semble sécher sur pied.

Vidéo

Standbild Beirut 1